[Interview] Antoine Legendre, CEO @Freebe.me I Créer un SaaS à succès en autofinancement

On dit souvent que le meilleur moyen de trouver une idée de startup, c’est de résoudre un problème. C’est ce qu’a fait Antoine Legendre en créant son propre outil, Freebe.me, devenu aujourd’hui un des SaaS les plus plébiscités par les freelances.

Il revient sur son parcours, le déclic qui l’a amené à se lancer dans l’entrepreneuriat, ses erreurs, son pivot 2 mois avant le lancement, son expérience de la levée de fonds et nous explique comment il gère une startup aujourd’hui composée exclusivement de freelance.

Petite précision (de taille) : il est autofinancé depuis le démarrage et solo founder.

Bonne lecture !

Bonjour Antoine, peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Antoine Legendre, je suis le fondateur de Freebe.me et je suis Product Designer spécialisé en UX/UI. Je me suis lancé en freelance il y a bientôt 10 ans en tant que designer au sens large, dès ma deuxième année d’études, avec la volonté de travailler dans la Tech. Aujourd’hui, j’aide les freelances et micro-entrepreneurs à sortir de la galère administrative avec Freebe.me, un outil de gestion intelligent qui les aide à rester concentrés sur leur job.

Quel a été le déclic pour créer Freebe.me ?

L’idée m’est venue à l’époque où je travaillais pour Peugeot en tant que freelance. Je travaillais pour eux du lundi au jeudi et je n’arrivais plus à gérer mon admin’, ma  compta, mes devis et factures. Je faisais tout à la main et je me trompais de partout. C’était vraiment la galère. Un jour je me suis dit que j’avais besoin d’avoir un outil intelligent et automatisé qui fasse le job pour moi pour que je passe le moins de temps sur ces tâches. A l’époque, la seule alternative c’était des outils de gestion pour TPE/PME très chers, pas du tout adaptés aux freelances, avec des interfaces lourdes, un vocabulaire compliqué et surtout, créés par des comptables et non par des designers empathiques.

J’ai donc commencé par lister tous les « pain point » que j’avais rencontrés et j’ai cherché à les automatiser le plus possible. J’ai créé un prototype avec la liste de mes clients, factures et mes entrées/sorties d’argent, puis je l’ai présenté à tous les autres freelances de chez Peugeot. J’ai cherché à obtenir un maximum de feedbacks de leur part. Et à la fin, j’ai vu les étoiles dans leurs yeux. J’ai compris que je tenais un truc.

Concrètement, comment tu t’y es pris pour créer le produit ? 

J’ai pris contact avec un développeur avec qui j’avais travaillé par le passé et je lui ai pitché le projet pour s’associer. Il était super emballé mais il a finalement travaillé pour moi en freelance car il ne pouvait pas se permettre de s’associer à ce moment-là.  

On a itéré comme ça pendant 1 an, parallèlement à mon job de freelance, jusqu’à construire une première version du produit. En juillet 2017, je crée un blog avec landing page pour présenter la promesse de Freebe.me et j’ai récupéré beaucoup d’adresses mails. Ensuite on a lancé la beta en Janvier 2018.

A l’origine Freebe.me était un projet de chatbot conversationnel mais tu as finalement pivoté. Comment as-tu acté ce changement ?

Mon ambition c’était de créer un assistant personnel conversationnel. D’ailleurs, la promesse de départ c’était « pilote ta micro entreprise par intelligence artificielle ». C’était une grosse erreur. Le produit était très lourd à utiliser. Dès que l’utilisateur avait une facture un peu complexe, ça devenait ingérable…

Je m’en suis rendu compte car à l’époque j’ai fait appel à un psychologue ergonome pour réaliser toutes les recherches utilisateurs. Il a conduit près de 150 entretiens avec eux, ce qui a permis d’avoir de vrais feedbacks mais aussi de se rendre compte qu’à côté de l’effet « whaou », le chatbot n’était pas plébiscité. En bref, l’idée était bonne mais la manière de l’exécuter n’était pas user friendly.

On a donc supprimé toute cette partie du code 2 mois avant le lancement. Et on a lancé le produit le 31/07/2018 avec 400 bêta testeurs qui nous faisaient des retours depuis le début. Ils ont pu bénéficier de Freebe.me gratuitement pendant 1 an mais on a eu nos premiers clients payant dès le mois de septembre.

Moralité : écouter ses utilisateurs dès le départ au lieu d’écouter ses convictions de fondateur 

C’est plutôt atypique de faire appel à un psychologue ergonome pour créer un logiciel ? D’où t’es venue l’idée ?

En tant que designer UX c’était important pour moi d’avoir des retours avant de concevoir quelque chose.

J’ai l’approche « 1€ d’investi en UX c’est 100€ de ROI » donc je voulais avoir une expérience irréprochable dès le départ plutôt que de développer et améliorer ensuite, comme le font les éditeurs traditionnels.

L’autre point important c’est que les feedbacks donnés à une personne extérieure au projet sont de meilleure qualité. Les utilisateurs se confient beaucoup plus et sont moins complaisants que si le fondateur les interrogeait. Sans oublier le fait que se faire aider par un professionnel permet d’éviter les biais dans la recherche . Il produit un travail cohérent de A à Z basé sur des travaux de recherche. Il est psychologue du travail 

Comment tu t’es financé depuis le démarrage ?

J’ai tout autofinancé depuis le début. Les missions que je réalisais chez Peugeot me permettaient de réinvestir dans Freebe.me. J’ai aussi obtenu quelques financements complémentaires (Bourse French Tech, un emprunt bancaire…). Avec le recul, me lancer sans trop de moyens a été une erreur absolue mais ça a été un mal pour un bien. J’ai pu faire des choix pragmatiques, recruter les bonnes personnes au bon moment, automatiser uniquement quand je ne pouvais plus gérer. Tout ça pour garder un maximum de trésorerie pour payer les développeurs et le marketing.

Comment tu gères le fait d’être solo founder ?

Ça n’a pas été facile, c’est les montagnes russes dans tous les domaines. Je me suis vite rendu compte que ça m’a fermé beaucoup de portes au démarrage, au-delà du fait que je devais jongler entre différentes fonctions. Ma tentative de levée de fonds peu de temps après la création en est le meilleur exemple.

Tu peux en dire plus à ce sujet ? Comment s’est passée ta première rencontre avec des investisseurs ?

C’était une expérience compliquée. J’ai rencontré plusieurs fonds & BAs mais sans succès. On me demandait de « repasser dans 6 mois » car j’étais un solo founder sans track record à l’époque. Avec le recul c’était une erreur car je n’avais qu’une cinquantaine de clients à l’époque. C’était trop tôt et j’ai perdu du temps.

J’ai donc tout arrêté et je me suis concentré sur le produit et l’acquisition de clients, jusqu’au jour où j’ai rencontré un entrepreneur incroyable. Après quelques rendez-vous, il m’a fait une proposition pour investir un ticket de quelques dizaines de milliers d’euros. Ce n’était pas prévu mais nous avions un bon fit et je voulais collaborer avec lui. Aujourd’hui, il m’apporte beaucoup par son expérience, ses recommandations. C’est vraiment le type de partenaire que je recherchais. Une personne utile. Comme quoi, il ne faut pas forcer.

Un partenaire financier de qualité, ça ne se cherche pas, ça se trouve ! 

Tu gère une équipe 100% freelance aujourd’hui. Pourquoi ce choix ?

Je gère une équipe d’une dizaine de freelances en permanence éparpillée dans les quatre coins de la France aujourd’hui. Le remote est une approche que j’ai eu depuis le début car j’avais encore peu de moyens et parce qu’être à temps plein n’était pas nécessaire sur certaines missions. Au moins chacun à une tâche précise et sait ce qu’il doit faire.

A terme, il faudra constituer une équipe mais je n’ai pas envie de le faire trop tôt. Ce qui compte pour moi ce n’est pas le statut mais plutôt le fait qu’ils soient heureux de travailler pour ce projet. Aujourd’hui, ils ont envie de travailler pour Freebe.me et ça a 10 fois plus de valeur que s’ils étaient obligés de venir travailler. On a une relation de confiance forte et ça se ressent dans la qualité du travail. J’ai en plus la chance et l’avantage qu’ils utilisent le produit sur lequel ils travaillent, ce qui renforce leur implication. Grâce à eux, je reste au plus proche du besoin de l’utilisateur.

Par contre, je ne prends pas n’importe qui. La recommandation est indispensable pour travailler avec un freelance selon moi. Ne pas avoir de contrainte géographique permet de travailler avec les meilleurs.

Comment tu t’y prends pour fédérer, créer une émulation et conserver une dynamique avec des effectifs à distance ?

On est ultra connecté. Tout le temps. On communique en permanence grâce aux différents outils (Slack, clickup…). C’est un travail d’itération continu qui nous permet d’avoir une émulation et de ne pas passer notre temps en réunion. On en fait qu’une par semaine par domaine pour limiter le temps perdu.

La plupart du temps, on réagit à l’écrit sur Slack et ça permet de nourrir d’autres réflexions auxquelles nous n’aurions pas pensées. C’est constamment en pleine ébullition.

Je pense que les gens ont envie d’avoir un autre mode de travail et que cette liberté d’être chez soi ou de choisir son lieu de travail rend les personnes plus épanouies et plus productives au quotidien. Le freelance est une catégorie de ressources modernes et aujourd’hui ça « match » avec la philosophie de Freebe.me

Un conseil pour les entrepreneurs ?

J’ai deux conseils qui sont issus de mes propres erreurs au lancement.

Je recommande d’avoir un peu d’économies à la création. Si possible un an car on ne se paie pas la première année. Ou alors avoir de quoi subvenir à ses besoins, par exemple en faisant quelques missions à côté.

La seconde chose que je conseille c’est de s’associer avec des personnes aux compétences complémentaires. Par exemple avec un développeur et un marketeur dans mon cas car cela permet de faire des économies sur les dépenses clés. L’autre avantage c’est que cela permet d’avoir plusieurs cerveaux en ébullition qui pensent au projet en permanence . Ça donne confiance au projet.